Madagascar : « Des solutions sont toujours possibles lorsqu’on donne place à l’écoute, à l’entraide et à l’humilité »

Depuis dix ans, le Centre hospitalier Saint Benoît Menni d’Imerintsiatosika, à Madagascar, accueille et accompagne des personnes souffrant de troubles psychiques. Dans un pays où l’accès aux soins psychiatriques reste limité et où la maladie mentale demeure fortement stigmatisée, cet établissement des Frères de Saint Jean de Dieu a progressivement trouvé sa place dans le paysage sanitaire malgache. Son directeur revient sur dix années d’engagement au service des personnes les plus fragiles, sur les évolutions de la prise en charge et sur les défis qui attendent encore l’établissement.

Pourquoi était-il nécessaire de créer un établissement spécialisé en santé mentale à Madagascar il y a dix ans ?

La santé mentale reste largement à l’écart des priorités de santé publique à Madagascar. Les structures et services pouvant prendre en charge les personnes ayant des troubles psychiques sont assez rares, et leur capacité d’accueil demeure limitée.

Au moment de l’élaboration du projet, Madagascar comptait 23 millions d’habitants et moins d’un psychiatre pour un million d’habitants. Il était donc difficile de trouver des professionnels spécialisés et formés. Le contexte socio-économique local et l’absence de participation financière de l’État soulevaient également des inquiétudes quant à la pérennité de l’œuvre, malgré sa pertinence.

Quel regard la population malgache portait-elle alors sur la maladie mentale ? Les mentalités ont-elles évolué ?

Les troubles psychiques étaient souvent considérés comme des châtiments divins ou des ancêtres, ou comme le résultat d’un envoûtement par des personnes mal intentionnées. C’est un domaine qui fait peur, même à certains professionnels de santé. En parler au quotidien reste encore un tabou et la stigmatisation demeure très présente.

Néanmoins, nous assistons progressivement à une considération plus rationnelle de ces troubles, notamment chez les jeunes adultes. Les séances d’information et de sensibilisation que nous organisons plusieurs fois dans l’année, ainsi que les solutions apportées aux personnes concernées, y ont grandement contribué.

En dix ans, comment le Centre Saint Benoît Menni a-t-il évolué ?

Plusieurs étapes ont marqué notre développement. L’une des plus importantes a été l’implantation de l’unité d’art-thérapie en juin 2017 par Sylvain Bridet-Lamoureux. Cette discipline, encore méconnue du grand public à Madagascar, a grandement contribué à l’amélioration de la prise en charge globale des patients.

Notre capacité d’accueil est également passée de 23 à 29 lits et nous accueillons désormais les urgences psychiatriques. Depuis trois ans, nous développons la pair-aidance durant les ateliers d’art-thérapie et les activités plus ludiques, sous la bienveillance des soignants. Des séances d’accompagnement des familles ont aussi été mises en place.

Le chemin parcouru résulte finalement de la nécessité de nous adapter et d’apporter des solutions à des problématiques parfois invisibles, mais bien réelles.

Qui sont les personnes accueillies aujourd’hui et qu’est-ce qui caractérise votre approche du soin ?

Nous accueillons des personnes à partir de 15 ans, majoritairement issues des villes. Les 21-40 ans sont les plus représentés, avec une majorité d’hommes. Les pathologies les plus fréquentes sont la schizophrénie et les addictions, suivies des pathologies duelles et des troubles de l’humeur.

Notre approche repose sur une prise en charge globale de la personne. Cela se traduit par une évaluation des besoins réalisée par les professionnels avec le patient et sa famille. Cette dernière est un levier important dans la démarche de soin, puisque c’est à travers elle que se prépare la continuité de la prise en charge.

Ce qui nous distingue, c’est de pouvoir donner sa chance au soin, à l’ouverture, au dialogue. La spiritualité occupe également une place importante. La présence des Frères hospitaliers de Saint Jean de Dieu apporte à notre établissement une identité propre aujourd’hui reconnue.

Y a-t-il une rencontre ou l’histoire d’un patient qui résume particulièrement le sens de votre mission ?

Chaque histoire est unique et mérite de s’y attarder. Difficile d’en choisir une… Je retiendrai celle d’un homme qui avait célébré ses 40 ans dans l’établissement. Son parcours avait été assez tumultueux, avec beaucoup de nomadisme médical et de multiples décompensations de sa pathologie. Il m’avait dit : « En quasiment 15 ans de parcours en psychiatrie, c’est la première fois que je me retrouve non-enchaîné lors de mon anniversaire. »

Comment s’est construite l’équipe et quelle place occupent les Frères dans la vie du centre ?

Plus des deux tiers des collaborateurs sont présents depuis l’ouverture de l’établissement. Au fil des années, les compétences ont été identifiées et renforcées en fonction des exigences du terrain. Un esprit d’équipe s’est progressivement construit.

Le rappel des valeurs spécifiques de l’Ordre, ainsi que les expériences partagées par les Frères, aident les collaborateurs et l’établissement à s’imprégner de cette identité et à la vivre au quotidien. Le fait d’appartenir à une grande famille hospitalière présente dans le monde renforce également ce sentiment.

D’une façon générale, c’est l’esprit de service qui nous anime. Cela se manifeste parfois dans des gestes qui paraissent anodins, comme celui d’un membre du personnel non soignant qui va spontanément chercher de l’eau pour un résident venant d’intégrer l’établissement et qui ne comprend pas exactement ce qui lui arrive.

Le centre a-t-il aujourd’hui trouvé sa place dans le système de santé malgache ?

Nous l’avons particulièrement ressenti à partir de 2018, lorsque l’établissement a commencé à être sollicité par les autorités publiques et les autres acteurs locaux pour différentes actions en santé mentale.

Aujourd’hui, nous participons à des activités sanitaires destinées au public et organisées par les autorités locales. Nous accueillons également en stage des professionnels de santé du secteur public.

Plus récemment, nous avons rejoint la plateforme nationale des acteurs en santé mentale et soutien psychosocial. Elle rassemble des professionnels de santé, des ONG, des établissements, des associations spécialisées et des usagers. L’objectif est de faciliter la collaboration avec les institutions publiques, d’améliorer les parcours de prise en charge et de renforcer la complémentarité des services.

Quels sont les principaux défis pour les années à venir ?

Le premier défi reste le faible nombre de professionnels suffisamment formés en santé mentale. L’évolution rapide des besoins nécessite de renforcer leur accompagnement et de développer le domaine du rétablissement psychosocial.

Le second défi est économique. L’absence de subventions de l’État et le contexte socio-économique nous obligent à rechercher des solutions durables pour parvenir progressivement à une autonomie financière, indispensable à la poursuite de notre mission.

Pour les dix prochaines années, notre ligne directrice sera de répondre aux besoins émergents en santé mentale, aussi bien en matière de soins que de prévention. La professionnalisation des collaborateurs et la valorisation de leurs expériences seront essentielles. Nous souhaitons également développer des alliances avec d’autres acteurs locaux et, plus largement, dans l’Océan indien.

Quel regard portez-vous personnellement sur ces dix années et quel message souhaitez-vous adresser à ceux qui soutiennent cette mission ?

Ces dix années représentent d’abord pour moi une confirmation du chemin que j’avais choisi après mon baccalauréat : devenir soignant. Aujourd’hui, cette vocation s’inscrit dans un sens bien plus large que le seul domaine médical.

C’est aussi une prise de conscience plus profonde de la condition humaine et des différentes formes de souffrance que l’on peut rencontrer. Mais des solutions sont toujours possibles lorsqu’on donne place à l’écoute, à l’entraide et à l’humilité.

Je voudrais adresser ma profonde gratitude aux Frères, aux bienfaiteurs, partenaires et amis de l’Ordre. Sans leur contribution et leur confiance, cette mission n’aurait pas pu voir le jour ni parvenir à son stade actuel.

Cette mission ne s’adresse pas uniquement aux personnes accueillies et à leurs familles. Elle a transformé de nombreuses vies, à travers l’emploi, la relation à soi, à l’autre et à son environnement. Elle contribue à donner du sens à l’existence.

Pour tout cela, je rends grâce et prie pour que cette unité et cette fraternité puissent toujours continuer.