Frère Bernard, « faire avec et pour les autres »

50 ans après ses premiers vœux, Frère Bernard Thibault relit son parcours avec humilité et simplicité. Alors que, jeune, il se destinait « à se marier et à gagner de l’argent », la Providence en a voulu autrement. Aujourd’hui, il rend grâce pour cette vie donnée avec et pour les autres.

« Au début, on ne s’en rend pas compte, mais après coup, on s’aperçoit qu’on reçoit plus que l’on donne. Ça inverse les choses. Le “je reçois” devient plus fort que le “je donne”. »

Cette découverte, Frère Bernard ne l’a pas faite dans les livres. Il l’a apprise au contact des autres. Des frères plus anciens, d’abord, qui l’ont marqué par leur manière de vivre. Des enfants en difficulté à Nantes, ensuite, où il est envoyé après ses premiers vœux. Lui qui avait commencé sa vie professionnelle dans le travail manuel se retrouve alors à diriger un service de cinquante-cinq enfants. Une première école de l’hospitalité, rude, mais décisive.

Puis vient l’Océan indien. En 1984, le provincial lui propose de partir à Rodrigues, qui reste l’une de ses missions les plus fortes. La surprise est grande, mais Frère Bernard accepte, confiant. « Ça n’a pas été simple au début. Il m’a fallu un temps d’adaptation, un temps pour faire avec. » Cette expression lui est restée. Faire avec. Avec une autre culture, une autre langue, une autre manière de vivre. Avec les gens, aussi, au lieu de seulement faire pour eux.

À Rodrigues, puis à La Réunion, à l’île Maurice et à Madagascar, il découvre une hospitalité plus simple, plus directe, parfois moins enfermée dans un carcan institutionnel qu’en France. « Aller vers les gens, c’est une autre manière de vivre l’hospitalité, très riche. » Là-bas, il apprend que le charisme de saint Jean de Dieu « ne nous appartient pas. » « L’hospitalité est pour tous les peuples et toutes les religions. On apprend les uns des autres, à condition d’être prêt à s’ouvrir à la différence de l’autre. »

C’est peut-être ce que ces années missionnaires lui ont le plus enseigné : « ne pas arriver avec ses certitudes, mais accepter de recevoir. » « Ce qui me plaît chez Jean de Dieu, c’est qu’il n’a rien imposé. Il a donné gratuitement, il a fait avec les autres et pour les autres. »

Depuis son retour de l’Océan indien en 2015, Frère Bernard vit à Marseille, au service des frères aînés. Une mission plus discrète, mais à laquelle il reste profondément attaché. Là encore, il s’agit de faire avec. Avec le vieillissement, avec la fragilité, avec le quotidien, avec ce que l’on ne maîtrise pas toujours.

À l’heure de regarder l’avenir, il ne cache pas ses inquiétudes. « Il y a forcément un doute quand on n’a pas de successeur et que l’on ne se sent plus vraiment à notre place au sein d’une institution qui a ses propres enjeux, parfois différents des nôtres. Mais l’avenir ne nous appartient pas davantage que l’hospitalité. L’avenir appartient à Dieu seul. L’hospitalité, il y en aura toujours besoin, mais il faudra la repenser autrement. »

Pour lui, les jeunes d’aujourd’hui ne seront pas attirés par un frère installé derrière un bureau. « Ils ont besoin de voir des hommes capables d’aller vers ceux qui sont mis à l’écart, de vivre en petites communautés, de partager simplement la vie des autres. »

Fère Bernard porte un regard reconnaissant sur ses cinquante ans de vie religieuse. « Je rends grâce pour tout ce que j’ai reçu de mes confrères, des malades, des enfants, des cultures rencontrées. » Il reconnaît aussi ses propres maladresses, comme on relit une vie avec lucidité, sans chercher à tout embellir.

« L’essentiel est de continuer à transmettre l’amour de Dieu là où nous sommes, chacun. L’hospitalité nous dépasse, nous ne sommes que des passeurs fragiles qui témoignons par nos vies simples, offertes, capables d’aimer sans imposer. »