« J’ai appris à servir aussi depuis la fragilité »

Après des années de mission en Sierra Leone où il a notamment vécu un enlèvement en 1998, Frère Fernando Aguiló vit une nouvelle étape marquée par la maladie et la fragilité. Depuis l’Espagne où il s’est retiré, malgré la fatigue et la maladie, ce religieux et médecin continue inlassablement de soutenir la Famille hospitalière dans ce pays africain à l’histoire mouvementée, découvrant une nouvelle façon de voir sa vocation de Frère hospitalier. Rencontre. 

Un enlèvement, bien sûr, cela marque…

…même si le nôtre a eu une fin heureuse ! Nous étions ensemble : trois Frères, un volontaire et un prêtre carme malade. Nous priions, parlions et jouions même avec les enfants des ravisseurs. Au début, il y a eu des menaces : on nous a dit que nous étions une monnaie d’échange et que, s’ils devaient fuir, ils nous tueraient. Ils essayaient de nous cacher à la population, qui leur reprochait d’avoir enlevé des religieux de l’hôpital.

Comparé à d’autres enlèvements dont j’ai lu le récit, le nôtre fut plutôt un « tourisme intérieur forcé » avec des guides peu fiables. Mais, personnellement, mon véritable enlèvement a été ma maladie : elle m’a obligé à changer de vie et m’a conduit à me poser beaucoup de questions. En pleine crise, un petit livre du cardinal Van Thuan, Cinq pains et deux poissons, m’a beaucoup aidé. J’y ai lu une phrase qui m’a profondément marqué : « Tu as choisi Dieu seul, pas ses œuvres. » Cela m’a aidé à accepter la réalité et à chercher sans cesse comment continuer à aider, au lieu de me concentrer sur ce que je ne pouvais plus faire.

Avez-vous changé votre manière de comprendre Dieu ?

Oui. Je Le sens plus proche, plus humain.

La vie missionnaire est souvent associée à l’action, au voyage, au service direct. Comment cette mission se transforme-t-elle quand le corps impose ses limites ?

La vocation religieuse est le fondement de la mission. C’est cette motivation profonde qui donne stabilité et force face aux nombreuses difficultés. On n’est jamais vraiment préparé à ce qu’une maladie, de manière précoce et inattendue, vous impose des limites. Je suis passé d’un missionnaire actif à un missionnaire en ligne, devenu porte-parole de la mission où que je sois. Parfois, je me dis que certains doivent penser en me voyant : « Encore ce fatigant de Sierra Leone ! »

Que vous a appris votre expérience en Sierra Leone sur la valeur de la vie, du don et de l’espérance ?

De l’être humain, on peut attendre le meilleur comme le pire. Je crois que, même si le mal fait plus de bruit, le bien demeure majoritaire.

Quand on est engagé dans une cause, on ne calcule pas les risques. Lors de l’enlèvement, certains Frères africains ont voulu se proposer pour nous remplacer. Les guérilleros ont répondu qu’ils ne valaient rien au niveau international. C’est la cruelle réalité de ce monde : la valeur d’une personne dépend de l’endroit où elle est née.
L’un des commandants, en apprenant nos nationalités — Espagnols, Italien, Autrichien — s’est fâché : « Gens sans valeur ! Moi, je veux des Anglais ou des Américains. » Même entre les pays riches, il existe des catégories.

Les guerres se mesurent selon leur impact économique ou médiatique, mais pour ceux qui les subissent, elles se valent toutes. Peu importe qu’on meure d’un drone ou d’une machette. Je me souviens qu’à Mabesseneh, le moindre bruit la nuit faisait fuir toute la population. Les enfants couraient se cacher dans la forêt, les personnes âgées se réfugiaient à l’hôpital. Elles vivaient avec leurs affaires prêtes, près de la porte, au cas où il faudrait fuir. Pendant des années, j’ai vu à Lunsar des choses très dures : des blessés, souvent par machette, même de très jeunes enfants. Cela vous change pour toujours.

Que signifie pour vous aujourd’hui la vie fraternelle ?

Dans la vie religieuse, la communauté est essentielle. Même s’il y a des difficultés et que chacun a ses émotions, il faut prendre soin de la vie fraternelle. C’est la clé pour incarner les valeurs de l’Ordre partout où il est présent.

Dans un monde en constante évolution, que diriez-vous aux jeunes attirés par la vocation ou la mission ?

Je leur dirais de se former du mieux possible, d’apprendre la langue officielle du pays où ils iront, même s’il existe aussi des langues locales. Pouvoir communiquer avec les professionnels locaux est essentiel, car ce sont eux les ponts avec la population.

Je leur conseille aussi d’y aller avec humilité et ouverture. La compétence technique est précieuse, mais les locaux connaissent mieux leur culture que nous. Il faut collaborer dans le dialogue et le consensus : sans cela, tout ce que vous construisez peut disparaître quand vous partez. Et bien sûr, il faut rester réaliste : reconnaître ses limites et ne pas créer de faux espoirs.

Comme médecin et religieux, vous avez été très proche de la fragilité humaine. Maintenant que vous la vivez vous-même, qu’avez-vous appris ?

Quand vous voyez la fragilité chez les autres, cela vous amène à la compassion et à chercher comment aider. Dans mon cas, cela m’a conduit à me former comme chirurgien général, puisque nous ne pouvions pas transférer les patients.

Mais vivre la fragilité en première personne est plus difficile. Il faut du temps pour accepter la nouvelle réalité sans se mentir à soi-même. Cela vous pousse à trouver de nouvelles manières de continuer à servir.

Si vous deviez résumer votre vie en un mot ou une phrase, que diriez-vous ?

Je ne suis pas très doué pour résumer ma vie en un mot, mais je dirais peut-être : « Heureux. » Heureux d’avoir été envoyé en Sierra Leone, pour les années vécues là-bas, pour tout ce que j’y ai appris et partagé, humainement et professionnellement, et pour pouvoir encore aider, aujourd’hui, autrement.

Propos recueillis par Maite Hereu